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IPv4 : une valeur plus rentable et moins volatile que le bitcoin

"Quand un problème semble insoluble, c'est qu'il y a un marché à créer" Tel pourrait-on résumer l'apocalypse IPv4 annoncé depuis plus de 20 ans.

IPV4

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Et après tout ce temps écoulé, la marchandisation d'une ressource publique devenue rare est devenue un état de fait.

Partager une IPv4

Gérer une infrastructure a un coût, les ressources matérielles en sont une des plus visibles. N'importe qui peut se douter qu'acheter des machines qui répondent à des requêtes d'internautes, ce n'est pas gratuit. La bande passante et les coûts liés à l'infrastructure réseau sont également quelque chose dont tout le monde peut avoir plus ou moins conscience, ce même si en France, nous nous sommes habitué à payer le prix d'un forfait fixe illimité en débit. Mais en tant que simple abonné à un abonnement chez son fournisseur d'accès Internet, vous ne vous êtes probablement jamais dit que votre adresse publique IPv4, que votre fournisseur d'accès vous offre sans que cette dernière ne fasse l'objet d'une ligne sur votre facture... pouvait s'échanger à prix d'or.

Fly.io s'est fendu d'un excellent article sur cette nouvelle problématique "insoluble", comprenez ce nouveau marché. Nous vous en proposons une petite adaptation afin de la rendre accessible au plus grand nombre.

Quelques bases pour les profanes

Pour accéder à un service ou à une ressource sur Internet (un site web, un serveur de jeu, une visioconférence...), vous avez l'habitude de passer par un nom de domaine (ex : toto.com). Les noms de domaines, comme les adresses IP sont des ressources rares. Pour expliquer ce concept de ressource rare, prenons l'exemple du numéro de téléphone : si vous attribuez à deux foyers différents le même numéro de téléphone, vous avez une chance sur deux de tomber sur la bonne personne quand vous cherchez à la joindre. Il existe donc des registres (nous allons évacuer pour le moment le problème de la gouvernance de ces registres), qui nous permettent de nous assurer que tel domaine ou telle adresse IP nous permet bien d'accéder au service ou à l'organisation demandée.

Concernant les noms de domaine, le problème de l'épuisement des ressources rares s'est assez naturellement réglé par l'apparition de nouveaux TLD (les .com, .net, .fr, .io, .tv .toutcequevousvoulezsivouspouvezpayer). Le toto français prendra son toto.fr et le toto chinois prendra son toto.cn ça leur coutera moins de $10 par an et tout le monde sera content.

Pour les IP c'est plus compliqué : une IPv4 se compose d'un nombre entre 4 et 12 caractères (codée sur 32 bits) exclusivement numériques, soit un maximum d'un peu moins de 4,3 milliards d'adresses. Et quand il n'y en a plus de disponibles, on ne peut pas en ajouter devant ou derrière comme on pourrait ajouter un nouveau TLD ou un sous-domaine... la pénurie est réelle. Tout fournisseur de service Internet a un besoin d'adresses IP routables pour rendre ses services accessibles au public.

IPV6 a le bon goût d'évacuer le problème de rareté en proposant des adresses sur 128 bits soit 2 puissance 128 d'adresses, ce qui fait... beaucoup. Assez pour envisager d'attribuer une adresse publique aux brosses à dents, aux rasoirs électriques (absolument pour tout ce que vous voulez bien connecter sur cette planète). Mais voilà, et c'est le cas pour Fly.io, IPV6 peut aussi avoir ses limites. La première, c'est l'adoption, si vous lisez cet article sur combien coûte mon IPv4 gratuite, il y a quand même pas mal de chances que vous n'utilisiez pas IPV6. L'autre limite, c'est l'hébergement basé sur un nom (les applications peuvent partager des adresses IPv4 à l'aide de TLS SNI ). Les navigateurs web bougent vite et ont vite adopté le SNI, mais les autres protocoles, peu habitués au partage, n'ont pas suivi.

Vous trouverez bien un ou deux fournisseurs d'accès qui tentent de faire un peu de magie noire avec le CGNAT , mais c'est comme la chirurgie esthétique, quand ça pète, généralement, ce n'est pas beau à voir .

Si vous offrez autre chose que des applications web, ça pose vite un problème. On pourrait donc utiliser SNI pour la majorité de nos applications web et des adresses IPv4 pour les exceptions, mais c'est tout de suite moins naturel et plus lourd à gérer.

Du commun au marché

Techniquement, il est important de comprendre que l'on ne possède pas une adresse IP, elles sont allouées par les 5 registres Internet régionaux (ARIN, RIPE, APNIC, AFRINIC et LACNIC) et revêtent plus d'un avantage public que du titre de propriété. Ces registres (RIR), avaient donc jusque là pour mission d'allouer des blocs aux organisations en faisant la demande. Aujourd'hui, comme il n'y a plus rien à allouer, les RIR se contentent de tenir à jour leur registre afin de garder une trace de qui a autorité sur tel ou tel bloc IP. "Posséder" une adresse IP, c'est le simple fait de la contrôler pour lui dire "toi, tu pointes sur tel ou tel service", ce que vous allez ensuite annoncer à tout Internet, et ça, c'est le rôle de BGP4 (Border Gateway Protocol). Vous annoncez vos préfixes d'adresses IP et AS (système autonomes) avec lesquels vous effectuer du peering vont relayer vos annonces.

Lorsque qu'il y a une offre inférieure à la demande il y a un marché spéculatif. Le pire dans tout ça, c'est que lorsque l'on parle de marché, tout peut devenir irrationnel. Des gens peuvent chercher à accumuler des richesses. Ainsi, des sociétés ont accumulé des blocs IP sans réelle justification... juste parce qu'ils étaient gros et qu'ils les avaient demandé à une époque ou l'abondance était la règle. Ils sont aujourd'hui à la tête de fortunes qui "dorment dans la banque des internets"... et ils sont prêts à vous les vendre.

Si vous avez tenu jusque là, bravo. Vous avez compris qu'un truc gratuit, devenu un peu trop rare, pouvait avoir de la valeur et donc motiver l'émergence d'un marché. Vous vous demandez peut-être si vous pouvez vous acheter un petit /24 d'IPv4 publiques (255 adresses) ? Techniquement, c'est relativement simple, vous disposez d'un système autonome, vous trouvez un autre AS qui accepte de vous céder un bloc, vous organisez le transfert avec le RIR et ce bloc est désormais intégré à votre propre AS. Une fois le transfert effectué, vous pouvez lancer vos annonces et vous trouverez sans grand problème d'autres fournisseurs de services prêts à relayer ces annonces.

Fly.io décrit IPv4 comme le marché immobilier d'Internet, avec ses logements vacants devenus objets de convoitises. Il y a de gros propriétaires, des plus petits, et surtout beaucoup qui souhaiteraient accéder à la "propriété". Apple ou Ford disposent par exemple d'un /8... mais en ont-ils vraiment besoin ? Si vous avez investi dans des blocs IPv4 il y a plusieurs années, vous vous en sortez assez bien. En septembre 2021, il fallait compter environ $50 par IP pour de petits blocs (contre $25 en mars 2021) et plus vos blocs sont importants, plus la valeur de l'IPv4 peut grimper. Si vous cherchez des taux de rentabilité supérieurs à ceux du bitcoin, c'est vers IPv4 qu'il faut se retourner.

Si on se penche sur le cas AWS avec ses plus de 65 millions d'adresses IPv4, ce dernier est à la tête d'une capitalisation en IPv4 estimée à... 3 milliard de dollars !

Au début des années 90, l'allocation d'IPv4 relevait d'un caractère un peu chaotique, on vous attribuait un /16 ou un /24 (mais rien au milieu, c'était ce que l'on appelait la "swamp zone", le marais). Si vous vouliez faire une annonce de votre bloc, il fallait au moins un /16 (soit 65 534 adresses IPv4). Aujourd'hui, comme pour un logement, on trouve du petit qui vaut de l'or et vous pourrez donc sans problème annoncer votre /24 (soit 254 adresses IPv4).

Là où ça devient compliqué maintenant, c'est que jusqu'à une certaine époque, une IP pointait sur une machine. Puis nous nous sommes mis à acheter de plus grosses machines, des machines énormes (en terme de ram, de cpu et de stockage), puis à les découper en une multitude de machines virtuelles. Et ces machines virtuelles n'ont en soi d'utilité que si elles communiquent avec Internet. Si on déploie 512 vm sur une machine il vous faut donc 512 IP, à disons $45, ce qui nous fait rien qu'en adresses IP un coût (en plus de celui du serveur, du réseau...), de $23 040. Dans le temps, votre gros serveur va perdre de la valeur; et la bonne nouvelle c'est que vous pourrez amortir cette dépréciation grâce à vos 512 IPv4.

La bascule full IPV6 est devenue une chimère pour certains experts dont plusieurs pensent que nous auront indéfiniment besoin d'IPv4. Et si vous êtes à la tête d'une fortune en IPv4 aujourd'hui, le meilleur moyen de vous enrichir c'est de vous offrir au plus vite un autre /8. Ainsi il devient même intéressant de contracter un prêt pour vous payer un bloc, comme vous le feriez pour un appartement. Vous habiterez votre bloc IP et vous rembourserez votre emprunt, puis réaliserez une plus-value. Sauf que si vous arrivez chez votre banquier pour lui dire que vous cherchez à faire l'acquisition d'adresses IP, ce dernier risque de vous regarder avec un air de... de banquier qui aurait trouvé une IP. "Dites, c'est pas donné vos suites de chiffres là, mais concrètement vous achetez quoi ?". Un NFT, ça peut-être de l'art, mais une adresse IP ? Un commun rare ?

A moyen ou à long terme, nous serons en mesure d'exécuter des applications sans adresse IPv4 dans 2, 10 ou 20 ans... probablement plutôt 20 ans pour que ça se généralise. En attendant, ces IPv4 continueront à s'arracher à prix d'or, et ainsi le coût global de la mise en production d'un service.

Mais comme toute bulle spéculative, la bulle de l'IPv4 éclatera un jour ou l'autre.


Olivier Laurelli

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